La démocratie représentative actuelle n’est pas une réponse valable à l’urgence écologique

Publié le 15 Novembre 2011

Pour la revue ECOREV, j'ai écrit cet article qui vise à réfléchir aux limites de la démocratie représentative dans sa forme actuelle au regard des enjeux des temps futurs, j'expose aussi l'exigence que nous devons avoir à reconsidérer notre posture d'élus politiques pour mieux intégrer les citoyens et des gouvernances élargies.

 

ECOREV revue critique de l'écologie politique, mars 2010 - N°34 "Urgence écologique, urgence démocratique" - Abonnez-vous !!

ecorev34.jpgMyriam Cau est urbaniste, conseillère régionale Verts en Nord-Pas-de-Calais et élue locale à Roubaix. Le besoin de réinvestir le politique de nouvelles missions pour lui permettre de répondre à l’urgence écologique passe selon elle par la prise en considération des limites de la démocratie représentative et par le renouvellement du rôle des élus désormais animateurs d’un jeu collectif plus ouvert. (EcoRev’)  http://ecorev.org/spip.php?article846

 

La démocratie représentative actuelle n’est pas une réponse valable à l’urgence écologique… mais c’est le pilier du droit et des libertés démocratiques. S’il est hors de question d’abandonner ce système non encore abouti (du point de vue de la parité, de la proportionnelle, du scrutin universel pour tous les échelons, du non cumul des mandats), il est nécessaire de l’ouvrir et de l’enrichir pour qu’il soit en phase avec l’urgence de la conjugaison des crises environnementales, économiques et sociales.

 

Confrontée à ce qu’elle sait, la démocratie représentative reste impuissante, en Europe comme aux Etats-Unis, à faire face au changement climatique. Elle n’arrive pas à répondre aux attentes sociales. Elle se paye de mots, dans des dérives du pouvoir personnel, se vantant "d’aller chercher la croissance avec les dents". Face aux enjeux planétaires, elle propose la nation comme un refuge identitaire. En difficulté de renouvellement et de diversité, elle reproduit des systèmes de pensée conservateurs ou des schémas productivistes qu’elle aménage à la marge. Engluée dans les cycles électoraux, elle produit du court terme, astreinte à produire des résultats visibles pour la population. Et dans ce schéma de contrainte qui a sa part de cynisme, il est sûr que ni les générations futures, ni les affamés du tiers-monde, ni les écosystèmes et les espèces en voie de disparition ne sont susceptibles de voter.

 

Car le fait que la démocratie représentative soit confrontée à des formes d’incapacité croissantes alimente le discrédit du politique. Les institutions politiques ne contrôlent pas l’avancée des sciences et des techniques. Les pouvoirs économiques extraterritoriaux leur échappent. Les élus, les décideurs, pour agir sont confrontés à des systèmes complexes dont, seuls, ils ne détiennent pas les clés. Ils ont besoin des citoyens et du dialogue démocratique pour mobiliser les capacités de la société civile, pour peser ou inventer d’autres voies.

 

Aujourd’hui le rôle de l’élu change : il doit développer de nouvelles capacités relationnelles et d’adaptation, accepter de ne pas tout contrôler d’emblée, et se poser en animateur. Sa mission politique est de proposer une ambition qui puisse s’inscrire dans un récit collectif. Il doit produire du sens dans un monde où la démobilisation, l’individualisme effritent le ciment de la cohésion, l’envie et la volonté d’un destin commun à bâtir.

 

Ce qui sauvera la démocratie représentative sera donc sa capacité à inclure plus largement dans le jeu du pouvoir la société civile, les citoyens, les acteurs.

 

Le niveau de conscience de la société civile est inégal mais solide, et susceptible de monter en qualification. Il s’appuie sur la diversité des expertises et des savoirs, des niveaux d’autonomie non inféodées aux lobbies, des précurseurs, des lanceurs d’alertes, des militants.

 

Si l’on sait dépasser les jeux de rôle défensifs, l’enjeu est de favoriser de nouveaux agencements d’acteurs sur des objectifs partagés. Alors, les capacités sociales de dépassement pour une cause ou un projet qui font sens collectif sont vite acquises. La force du collectif est un moteur puissant pour l’action.

 

C’est pour cela que la démocratie participative, qui élève la conscience collective de la société, vient enrichir la démocratie représentative. Elle constituera peut être le pont au dessus du fossé entre élites et citoyens, qui "lui" peut détruire la démocratie tout court.

 

L’impuissance du politique s’exprime particulièrement face à l’économie mondialisée… En effet, le politique ne détient plus que des leviers de pouvoir partiels face à la mondialisation des échanges et de la finance. Or, cette faible capacité concerne une question fondamentale pour les citoyens : l’emploi et le partage des richesses.

 

Face à la déterritorialisation des centres de décisions économiques, face aux stratégies de Monopoly mondial des grandes entreprises, le poids des élus, même les plus volontaristes, pèse peu. Le dialogue élu/ entreprise qui a longtemps fonctionné pour négocier des aménagements et des compromis sociaux et territoriaux faisait appel à des intérêts communs. Les entreprises ancrées sur un territoire leur procurant des ressources s’inscrivaient dans une histoire, avec parfois un sens de la responsabilité collective. L’élu, dans sa fonction de médiation, avec le patron, avait au moins un interlocuteur. Le paritarisme en est né à Roubaix sur les enjeux aigus du logement à la fin de la 2ème guerre mondiale. On en viendrait à regretter le temps du capitalisme familial dont on a pourtant tant combattu le paternalisme. Mais les excès du capitalisme sauvage actuel ne doivent pas rhabiller de nostalgie les luttes pour le progrès social âprement négociées dans le passé.

 

J’ai été témoin engagé dans la lutte contre la délocalisation des activités papetières d’une multinationale américaine (à Maresquel, territoire rural du Pas-de-Calais). La reprise des activités sur le site était possible, sur des procédés écologiques innovants, en instaurant un lien avec la production agricole alentour. Les salariés du site, bel exemple de solidarité ouvrière, étaient appuyés par ceux provenant de Stora Enzo (autre entreprise papetière internationale en restructuration dans le bassin minier). Ingénieurs et fédération papetière française étaient de la partie, la région pouvait intervenir (études, investissement dans les machines à racheter, quasi fonds propres, etc.). Las, jamais n’a pu s’instaurer une négociation avec les vrais interlocuteurs, confrontés à des correspondants en France jouant les partitions pré-écrites aux USA. Il fallait fermer, démonter les machines et surtout empêcher de laisser se reconstituer sur ce territoire une activité rentable de papier à base de chanvre, éventuellement concurrente de la production de papier à base de pâte de bois (plus polluante et énergivore), pour cette entreprise américaine détentrice de milliers d’hectares de bois dans le nord de l’Europe.

 

Les élus, même volontaires et compétents, même poussés et soutenus par les syndicats et la population, sont démunis face à des règles du jeu faussées. Il restait à mettre en oeuvre dans ce cas une nouvelle loi : la possibilité d’exproprier un outil de production pour cause d’utilité publique, sociale et écologique. Après tout, on le fait bien pour le foncier d’un échangeur autoroutier, pourquoi pas pour une machine industrielle ? Il faudrait pour cela être prêt à faire face aux lobbys économiques qui ont inscrit la liberté totale comme droit fondamental de Saint- Business. Quel parti est prêt à se confronter au Medef et au cumul des intérêts et des dépendances économiques ?

 

Car le fait est là, on voit comment réussir la transformation de l’économie pour mieux répondre aux urgences sociales (conserver de l’emploi sur un secteur très touché) et écologiques (diminuer l’empreinte écologique de la production industrielle, consolider un territoire rural sur des agromatériaux utiles à la collectivité, privilégier des circuits courts…), on est près de réussir. On a besoin de fortes volontés politiques coordonnées à chaque échelle Europe/ Etat/ région/ local pour commencer à sortir des errements du productivisme et de ses dégâts pour les hommes. Ce que je veux dire, c’est que cela n’est pas inéluctable… Le politique n’est pas condamné à rester seul et combattre, tel Don Quichotte, les multinationales prédatrices.

 

Peut-être une autre conception de l’action politique, qui acte des insuffisances de la démocratie représentative, est-elle plus efficace à pouvoir agir sur le cours des choses et répondre aux attentes des citoyens. Cette autre conception privilégie la co-production collective d’une stratégie, d’un projet et de sa mise en œuvre.

 

Aujourd’hui, il n’y a plus de principe d’autorité qui fonctionne : l’élu d’en haut ne peut décréter une politique publique qui suppose que de multiples acteurs en assurent la réussite. L’agencement des acteurs, la mobilisation des citoyens, renforcent l’intelligence collective : c’est indispensable pour toute politique publique aujourd’hui qui prétend parler aux gens d’intérêt général et de biens communs, tout en respectant des libertés citoyennes. Il n’y a pas d’injonction démocratique qui tienne, il y a de l’envie à créer, de la confiance et de la crédibilité à instaurer. C’est un contrat nouveau à instaurer avec le citoyen.

 

Tout territoire aujourd’hui veut récupérer un pouvoir à composer son destin : la reterritorialisation de l’économie est un horizon que nous voyons. C’est l’un des points de programme défendu par les Verts. Cela suppose de ré-ancrer progressivement les processus de production de biens et de services dans une relation au territoire et aux bassins de vie.

 

Développer l’économie résidentielle assise sur les besoins de consommation locale, s’appuyer sur les ressources et potentiels locaux, inscrire des circuits courts en agriculture ou en production manufacturière, mettre en œuvre le 4ème facteur des biens immatériels et de l’économie de la connaissance ; ce n’est pas de l’autarcie, c’est de l’autonomie à bâtir, s’appuyant sur une reprise en main collective de multiples coopérations…

 

Cela est possible, mais oblige à intégrer un autre modèle de vie et de consommation, plus sobre et équitable. Cela supposerait tellement d’agir, que la sidération paralyse et que le quotidien facile avale les envies avortées de remise en cause. Les partis, leurs représentants élus sont-ils capables de repenser les logiciels qui continuent de faire de la croissance l’Eldorado d’une société comblée ?

 

Assurément non aujourd’hui, le renouvellement politique est insuffisant et le rythme des élections ne favorise pas le portage de visions de long terme. L’action politique est marquée par les contraintes de la démocratie représentative avec processus électoral à cycle court. Pour chaque élu, la réussite et la rentabilité "électorale" de ses actions forment un cadre de contrainte pour la survie de son destin individuel. L’élu est la résultante d’un parcours individuel, et le produit d’un parti politique et de son idéologie. La plupart des grands partis sont vieux et portent le poids estimable de leur histoire, des Gaullistes à l’UMP, de la SFIO au PS, mais cette histoire pèse et leste. Comme dans tout système complexe, le changement de cap nécessite alors un déploiement d’énergies énormes, un sens du collectif qui fait défaut, et une vision forte que parfois seul un leader charismatique arrive à faire partager.

 

De plus, la démocratie représentative de fait ne produit pas aujourd’hui un personnel politique suffisamment diversifié : il comporte globalement plus d’hommes conservateurs de cinquante ans ou plus. Des processus de notabilisation, de clientélisme accentuent la perte d’autonomie de l’élu pour qui il devient difficile de s’émanciper, et de la ligne idéologique admise, et de la course à l’échalote des désignations. La reproduction politique devient sa propre finalité, et les enjeux qui requestionnent de façon novatrice les idéologies traditionnelles passent au second plan. Ainsi en est-il de la question écologique au parti socialiste… Une vision productiviste, où le progrès technique par magie trouvera des solutions à temps, reste dominante.

 

Bien sûr, les Verts représentent l’écologie politique. Ils se sont constitués il y a vingt ans sur le postulat d’un développement durable qui préserve l’intérêt des générations futures autant que ceux des générations actuelles, qui relie à l’échelle mondiale les inégalités humaines avec notre responsabilité ici. Mais les Verts, qui disposent des pré-requis idéologiques, ont-ils acquis un pouvoir suffisant dans la démocratie représentative pour apporter des réponses qui pèsent face à l’urgence écologique ?

 

Aujourd’hui non, la démocratie représentative continue de reproduire un système où la diversité et les minorités ont peu de place (18 % de femmes à l’assemblée nationale, quatre députés écologistes).

 

Les régions, par leur scrutin proportionnel, sont la seule instance politique qui fait une place équitable aux partis émergents. Et là, les réalisations abondent, montrant que l’action politique peut rejoindre une vision des équilibres du monde et des urgences planétaires.

 

Pour autant, la montée dans l’opinion de la conscience écologique est certaine, les partis traditionnels commencent à s’en saisir. Mais si la question des emplois verts comme gisements d’activités est partagée par tous les partis, lesquels aujourd’hui seraient-ils prêts aux inévitables remises en cause d’un modèle insoutenable dont les plus pauvres paieront le plus lourd tribut ? Alors que l’on sait que le prix de l’inaction sera plus cher que le coût de l’action (cf. le rapport de l’économiste anglais Stern), le modèle productiviste a encore d’innombrables défendeurs.

 

"La manière dont nous avons conçu le progrès pendant des décennies nous joue des tours aujourd'hui. Le temps n'est malheureusement plus à déplorer ce qui va nous arriver (ou à plaindre les générations futures) puisque c'est en train de nous arriver. Les générations futures, c'est nous!" Laurent Cordonnier Economiste

 

La réponse justement réside certainement en partie dans notre capacité à rénover notre façon de faire de la politique, avec une approche démocratique ouverte où l’élu est l’animateur d’une ambition politique qu’il confronte à la société civile, aux acteurs économiques, aux citoyens pour faire émerger cette capacité collective d’action dont lui-même dépend tellement.

 

L’élu, même légitimé par le suffrage universel, n’est pas le seul détenteur d’une vision des biens communs, et des façons de les produire. Cette conscience à partager passe par le débat, l’élévation des connaissances sur les sujets dont on débat. La perception des enjeux pour ici et là-bas, maintenant et demain, les citoyens l’ont ou peuvent l’acquérir. Face aux vrais enjeux, l’intelligence et la générosité des gens sont sans borne. Le débat sur le traité européen l’a montré : le goût du débat et de la controverse sont vivants en France. Et ce n’est pas sur des concertations alibis, ou la place des bancs dans le square, que l’on crédibilisera le dialogue citoyen. Les enjeux les plus essentiels sont à la portée des gens : l’avenir de leur enfants, la raréfaction des ressources, l’après-pétrole, le partage des richesses… L’urgence aujourd’hui exige d’aborder ces enjeux et de déclencher les engagements individuels et collectifs.

 

Encore faut-il de la considération des personnes, du dialogue, des informations de qualité, du temps passé et des lieux d’échange, des règles du jeu… L’élu est un organisateur : respect de l’écoute de tous, agenda de la production collective, mise à disposition de moyens permettant la qualité des processus. Pour cela, la démocratie participative fourmille de méthodes et d’outils qui structurent, mettent en évidence divergences et consensus, éclairent les décisions à prendre… Cela nécessite de rendre des comptes sur ce que l’on fait effectivement de l’apport des uns et des autres.

 

Avec cette conscience qui monte, cette envie de valeur et de sens, nous devrons donc être nombreux à défendre une autre voie : moins d’avoir et plus de mieux-être, une justice dans la réponse aux besoins fondamentaux de tous, et une société où l’on valorise aussi ce qui ne s’achète pas : le plaisir d’être ensemble, la coopération, le goût d’apprendre et d’échanger… Dans cette société, la démocratie est plus ouverte. Elle est passée par un profond changement culturel, en élargissant les multiples expériences existantes qui ont annoncé que l’on pouvait faire de la politique autrement, pour mieux répondre aux besoins présents et futurs, dans un souci de solidarité planétaire.

Rédigé par myriamcau.fr

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