Ville-Campagne, une communauté de destin... le défi du périurbain

Publié le 22 Octobre 2013

Photo-007.jpgLa question des limites de la Ville, et du devenir de la campagne qui s’estompe dans l’homogénéisation des modes de vie, des enjeux du périurbain et du mirage de vivre à la campagne comme en ville est devenu une importante question de prospective et d’aménagement du territoire. C’est aussi un sujet éminemment culturel. A l’occasion de 2 interventions que j’ai faites sur ce sujet, vous trouverez un éclairage issu de mon expérience de pilotage du SRADDT (schéma régional d’aménagement durable du territoire), autant que de ma vision d’urbaniste et profondément ancré dans la réalité d’une région à nulle autre pareille : le Nord Pas-de-Calais.

 

J’ai reporté à la fin de ce texte les types de scénarios sur lesquels la DATAR a travaillé concernant le périurbain, ainsi que les liens permettant d’accéder au SRADDT Nord Pas de Calais et à l’ensemble des éléments de la DRA Maitrise de la périurbanisation rassemblé dans une note prospective. Myriam CAU

 

FNAU "Campagnes Urbaines" 34ème rencontre nationale des agences d’urbanisme le 11 septembre 2013

INSET Dunkerque « prospective du périurbain et autres fabrique du territoire »avec la DATAR  le 25 septembre 2013

 

La notion de « périurbain » obéit à une approche délicate et diversifiée, se définit par son rapport à la « ville » mais du coup fait de la campagne un impensé résiduel autant qu’une construction culturelle.

Cette question doit essentiellement être examinée dans les enjeux du dialogue ville/campagne.

 

Le fait urbain (et donc par extension périurbain) interroge la question territoriale dans son ensemble.

Ville et campagne se partagent une communauté de destin qui pose des enjeux d’aménagement du territoire et de développement humain.

 

On peut d’abord se demander d’abord de quoi on parle : la notion de campagne fondamentalement est une construction culturelle…

 

·         Elle relève d’un vieux fonds identitaire français, un idéal de la « campagne mythifiée » voire un objet de « campagne réïfiée »

·         La campagne est surtout la conséquence d’une série de bouleversements, dont le fait le plus important réside probablement dans la rupture d’une continuité campagne/nature avec le déploiement du modèle productiviste de l’après guerre et l’avènement de l’agro-industrie.

·         L’appauvrissement considérable de la biodiversité rurale traduit ce décrochage campagne/nature où par paradoxe, les terrasses de l’immeuble en ville deviennent le lieu d’une apiculture urbaine prolifique tandis que les champs deviennent le nouveau désert des espèces jadis courantes.

·         En parallèle, la campagne est aussi le reflet de « territoires qui décrochent ». Des territoires ruraux confrontés à la  déprise agricole et démographique, sont le reflet anxiogène de valeurs identitaires attachées à la tradition rurale, mais dans des tissus de polyactivité où l’on trouvait avant aussi une petite industrie à la campagne.

 

Le périurbain s’inscrit dans cet « idéal » faussé d’une campagne « bien-être » et refuge

·         où la promesse de l’idéal pavillonnaire devient souvent celle d’un risque de marginalisation et se confronte à la réalité d’impacts socioéconomiques négatifs : ceux du stress des migrations pendulaires, ceux de la fracture énergétique lié à l’habitat ou à l’usage coûteux de la voiture.

 

Mais pendant que l’idéal de la campagne se dissout dans des zones intermédiaires, d’autres natures de mutations s’avancent :

·         il n’est plus rare de voir se développer sans bruit – par le biais des  réseaux numériques – de nouvelles activités qui mettent un peu de la ville à la campagne dans le conseil / le service /le e-Commerce[1] ou via le télétravail. A terme, les possibilités numériques peuvent redistribuer les cartes du choix résidentiel sur d’autres donnes organisant une dispersion bien plus grande, et de bien plus longue distance que celle du périurbain qui continue de se nourrir de déplacements physiques quotidiens.

·         Par ces activités, par les ménages qui font ce choix la campagne peut devenir un lieu possible de valeurs ajoutées inédites.

 

Mais vu de la ville ou du développement urbain, la campagne est surtout l’arrière pays, parfois l’arrière cours des villes, des agglomérations et le plus souvent un « délaissé de la pensée », le « ventre mou » de l’étalement urbain ? C’est aussi le lieu supposé naturellement récréatif pour les urbains (un espace public de nature extensif).

 

Or l’essentiel de nos ressources vient des territoires ruraux et périurbains et nous avons à construire une véritable alliance ville/campagne, avec des liens d’interdépendance très forts.

 

La capacité des villes a être attractive et favorable à l’épanouissement est une condition de survie de la campagne. Cela suppose qu’elle soit suffisamment accessible (pour se loger, pour se nourrir…), qu’elle cultive le goût de l’autre (convivialité, diversité..) et qu’en plus de sa fonction première de lieu de culture , d’échange et de flux multiples, la ville puisse offrir suffisamment de calme et de tranquillité. La présence de la nature en ville devient ainsi une condition nouvelle de l’ancrage humain choisi.

 

En contrepoint, le sort des villes dépend de la campagne qui l’entoure lieu de ressources et de services, et par l’apport des écosystèmes dont elle a vitalement besoin : captage d’eau, zones humides, sols fertiles, matières premières et ressources, nourriture…

 

C’est pour cela qu’un objectif est essentiel : cultiver des écosystèmes territoriaux ville/campagne robustes, avec tous leurs intermédiaires mal définis ou indéfinis : « campagnes habitées », « grandes banlieues résidentielles » ou « périurbain »…

 

L’affaiblissement de cette ressource, de cette bio capacité des territoires ruraux et périurbains est un défi pour les villes. Ainsi, l’équivalent de la surface d’un département disparait tous les 7 ans par artificialisation des sols. Cette image « choc » qualifiée par certains spécialistes de stupide a comme immense avantage de communiquer sur une situation aussi réelle qu’inquiétante.

 

Cela nécessite un dialogue territorial et interterritorial entre villes, franges périurbaines, campagnes.

 

Dans le cadre du SRADDT (schéma régional d’aménagement et de développement durable du territoire), nous avons essayé de considérer cette question stratégique à travers l’outils des DRA (directives régionales d’aménagement du territoire). Cette « invention Chti » est aussi expérimentée par nos amis et voisins picards.

 

Nous avons mis en place 2 DRA : une porte sur la Trame Verte et Bleue, l’Autre sur la lutte contre la périurbanisation. Le principe de 2 nouvelles DRA a été adopté avec le SRADDT réactualisé. L’une porte sur l’égalité des territoires, l’autre sur les mobilités.

 

La DRA visant à lutter contre la périurbanisation vise à réduire drastiquement le taux de consommation de terres agricoles et de foncier des ressources naturelles au profit d’une urbanisation repensée autour de la question de l’accessibilité : aux emplois/ aux services / incluant les enjeux d’une mobilité durable.

Il s’agit d’orienter le développement sur le renforcement des pôles urbains et des bourgs stratégiques.

La DRA donne un référentiel comme base de négociation pour le dialogue territorial. Elle propose par exemple des taux d’artificialisation maximale par territoire ou demande des niveaux de densité suffisamment importants pour les opérations de construction. Elle conditionne les grandes politiques publiques d’appui au respect du référentiel.

 

La mise en œuvre de la DRA s’accompagne de tout un travail de pédagogie et d’action en faveur d’un urbanisme de qualité notamment en milieu rural et dans les bourgs. Il s’agit de concevoir un habitat plus dense, plus resserré, capable de proposer une identité qui fait sens à la campagne, un habitat qui rend possible aussi l’interaction humaine plutôt que l’isolement à l’abri des haies de thuyas.

 

Le dialogue se fait concrètement à travers l’articulation des documents de planification SRADDT et DRA d’un côté, SCOT et PLU de l’autre.

 

Pour l’enjeu des « intermédiaires habités », il s’agit bien de proposer une stratégie qui redonne au périurbain et aux franges agricoles une vraie valeur et un sens.

Cela passe notamment par :

·         le renforcement du potentiel agro écologique et le développement d’une agriculture périurbaine qui promeut les « circuits courts » pour l’alimentation,

·         la valorisation des services écosystémiques apportés par l’eau, les zones humides, les haies et forêts, la biodiversité,

·         la structuration des aménités pour les citadins : sur le modèle des réflexions du SCOT de Lille (la notion d’hémicycles verts défendus par les paysagistes ou encore d’espaces publics de nature et agricoles), il s’agit de relier valorisation paysage, fonctionnalités écologiques et agricoles, et usages humains culturels, sportifs et récréatifs (randonnées, cheminement, vélo, stations de repos et d’observation, visites patrimoniales et tourisme vert, rencontres …)

 

Carte IDH4 NPdC communesLa seconde DRA qu’il est intéressant de considérer au regard du sujet des territoires périurbains est celle de l’égalité des territoires. Il convient e bien considérer que le choix de cette directive n’obéit pas à un effet de mode lié à la création d’un ministère du même nom. Cette DRA a été proposée bien antérieurement au constat objectivé de l’accroissement des inégalités en Nord Pas-de-Calais à toutes les échelles de territoires (Quartiers, Ville, territoires de tradition industrielle, territoires ruraux en décrochage…).

Cette DRA doit aujourd’hui faire l’objet d’un travail de définition et de co-construction partenariale; Les 2 Départements du Nord et du Pas-de-Calais ont d’ailleurs souhaité s’y associer.

 

L’idée de la DRA est de mettre en place un traitement différencié et intégrateur des territoires au service d’un schéma coopératif.

·         Les quartiers, villes et agglomérations les plus en difficultés, qui relèvent de la politiques  de la Ville et souffrent de processus ségrégatifs et de forts déséquilibres économiques.

·         Des territoires ruraux en décrochage : ce sont aussi les lieux de la « ruralité en souffrance », et parfois le refuge d’un vote extrême exprimant une perte de sens,

·         Une réflexion spécifique est à conduire sur le périurbain avec une valorisation des fonctions spécifiques qu’il peut accueillir.

 

Le périurbain non plus ne doit pas être un « impensé de la ville », ni une grande banlieue verte des classes moyennes.

 

La région Nord Pas-de-Calais est tout à fait atypique de par la densité de son réseau de villes qui l’intègre de fait dans la grande conurbation de l’Europe du Nord Ouest.

Le périurbain peut se réinscrire plus fortement dans le rattachement au cœur d’agglomération ou au réseau de pôles d’équilibre, de pôles d’échanges mais aussi de pôles de vie. 3 grands enjeux le caractérisent : la densification suffisante de ces espaces pour créer de la Ville au sens d’une multifonctionnalité améliorée, la structuration de politiques d’animation et de proximité pour créer du lien social et de la culture de l’échange, un rapport différents aux mobilités pour conjuguer accès à la mobilité et durabilité.

 

L’égalité d’accès aux services publics, à travers une armature de services publics adaptés et une approche plus novatrice de cette question constitue un autre grand volet de réflexion : équité de l’aménagement du territoire en termes d’équipement et de service, plurifonctionnalité des services, politique des temps, mutualisation pour un « service augmenté »…

 

L’apport du numérique et la création de nouveaux usages au service des territoires et des populations doit pouvoir contribuer à l’égalité des territoires, notamment en faveur d’une politique de mobilité durable (réinventer les usages de l’auto, réinventer le travail nomade ou télétravail, mettre en place de nouveau services à distances, faire du « sur-mesure »…). Les territoires peuvent être le lieu de nouveaux liens sociaux et de valeurs ajoutées à travers de nouveaux usages du numérique.

 

Le dernier volet important porte sur l’ingénierie que sont capables ou non de mobiliser les territoires. Pas de territoire sans Projet et capacité à se projeter, pas de Projet sans outils et ingénierie.

 

Nous avons besoin des agences d’urbanisme, des agences de développement de toutes nature, des équipes des Parcs Naturels Régionaux qui doivent diffuser largement leur réussites et savoir-faire en direction de territoires plus larges, nous avons besoins des outils qui permette de travailler sur l’inter-territorialité (ainsi en Nord Pas-de-Calais par exemple La Mission Bassin Minier, l’Aire Métropolitaine Lilloise, Espaces Naturels Régionaux…).

 

Mais nous avons aussi besoin de tous les outils de l’empowerment et des pouvoirs citoyens, les Conseils de Développement ont un rôle essentiel de renforcement de l’initiative territoriale et de la vitalité démocratique. Nous devons accompagner les initiatives participatives et « bottom-up » qui viennent de la société civile.

 

Annexe 1 le SRADDT et la DRA maitrise de la périurbanisation

Accès au SRADDT nord Pas de Calais actualisé et aux avis des partenaires

http://www.nordpasdecalais.fr/jcms/c_5321/

Etude prospective régionale N°18 Mai 2013 - DRA Maitrise de la périurbanisation « mise en œuvre et retour d’expérience »

http://www.nordpasdecalais.fr/upload/docs/application/pdf/2013-05/eprfinal_mai_2013.pdf

 

Annexe 2

Les 5 Scénarios DATAR présentés à l’INSET Dunkerque

  1. Le périurbain est digéré par la Ville
  2. Le périurbain se dissout dans le « confort spatial »
  3. le périurbain se transforme se transforme en conservatoire péri-rural
  4. le périurbain est saisi par l’interterritorialité (l’avènement des réseaux)
  5. Le périurbain est réquisitionné par les Villes-Régions

Vous trouverez un travail passionnant dans la note de la DATAR

Territoires 2040 « prospective périurbaine et autres fabriques de territoires »

http://territoires2040.datar.gouv.fr/IMG/pdf/territoires_2040_n_2.pdf



[1] L’entreprise France Toner, leader sur son marché, commercialise sur internet des cartouches. Elle est située dans un tout micro village à la limite de la Somme et du Pas-de-Calais (Maintenay)

Rédigé par myriamcau.fr

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